Document d'archive : Discours d'installation de M. Morillon 1806

L’an 1806, le dimanche 13 juillet, neuf heures du matin…

Le service des Archives municipales beauvillésois conserve et préserve de nombreux documents anciens au nombre desquels se trouvent quelques pièces qui ne manqueront pas d'attiser la curiosité des Beauvillésois et autres contemporains passionnés d'histoire.

A titre d'exemple, vous est restitué ici le discours d'installation de M. Pierre Victor Auguste Morillon, Maire de Villiers-le-Bel ... en 1806

Délibération du 13 juillet 1806

Discours d’installation de M. Pierre Victor Auguste Morillon
en qualité de Maire et de M. Gouffé en qualité d’adjoint.
RD du 22-03-1795 au 16-05-1813.

L’an 1806, le dimanche 13 juillet, neuf heures du matin…

M. Morillon ayant prononcé un discours à l’occasion de son installation, M. Berger, membre du Conseil municipal, a demandé l’impression de ce discours, et l’assemblée a arrêté qu’il serait transcrit au registre, ainsi qu’il suit.
« Messieurs,
Appelé à exercer au milieu de vous les importantes fonctions de Maire, je ne me dissimule pas combien il est difficile d’en remplir toutes les obligations. Mais, c’est à des citoyens au milieu desquels j’ai pris naissance qu’il me faudra faire entendre le langage des lois ; cela me rassure. Parler au nom de la loi à des Français, à des amis, à mes concitoyens. Oui, sans doute, c’est un prélude certain que la loi sera aussitôt exécutée que connue.

Les lois sont faites pour le bonheur de tous, mais en faisant la sécurité générale, elles froissent quelquefois les intérêts particuliers. Les hommes sages qui en souffrent  se soumettent néanmoins de bon cœur à ce qu’elle exige, le bien général étant attaché à leur exécution rigoureuse. Mais malheureusement, les hommes ne sont pas tous sages ; les intérêts individuels prévalent quelques fois, et c’est alors que pour faire cesser la résistance, la voix du magistrat doit commander l’adhésion, qu’il est d’autant plus sûr d’obtenir qu’il parle le langage de la raison en persuadant des frères.

Oui Messieurs, si les peines et les fatigues, les amertumes même, inséparables d’une grande administration, viennent quelques fois abreuver les regrets d’une vie consacrée depuis longtemps aux affaires publiques, je trouverai mon soulagement et ma consolation dans le souvenir flatteur de n’occuper cette place qu’avec l’assentiment de cette commune. Je n’oublierai jamais qu’en mon absence, au mois de décembre 1792, lorsque l’élection de cette place vous était confiée, vous réunîtes vos votes* pour me placer à la tête du corps municipal.

Alors des fonctions supérieures m’étaient confiées ; et quoique sur le point d’en cesser l’exercice, malgré le refus d’accepter ma réélection pour remplir l’une des places du Directoire du Département, je ne pus néanmoins acquiescer à vos vœux. Ma santé, mes affaires personnelles me commandaient, en rentrant dans mes foyers, de n’y vivre qu’en particulier ; mais je ne fus pas assez heureux pour réaliser mes espérances.

* Pierre V. A. Morillon fut élu par 48 voix, contre 7 et 12 voix pour ses adversaires, mais ne put remplir ses fonctions.

[Délibération du C.M. du 9 décembre 1792, Reg. du 15-09-1792 au 28-04-1793, folio 133 verso, n°226]

À peine rentré au milieu de vous, de nouvelles fonctions me furent déléguées. Et peu après, ma mise en réquisition pour le service de la Patrie me porta encore à un poste périlleux que la rigueur des lois me força d’occuper de nouveau, et que l’honneur et le devoir ne me permirent pas d’abandonner.

Après plusieurs années d’absence, je revins enfin au milieu de vous ; mais à peine commençai-je à y rétablir ma santé délabrée, qu’un ordre du gouvernement me fut intimé pour reprendre le timon des affaires. Alors, il fallait occuper des places dont les titulaires n’étaient pas dépossédés légalement. C’en fut assez pour que ma délicatesse me fasse un devoir de résister courageusement à ses ordres [du gouvernement].

Aujourd’hui, ce n’est plus la force qui commande l’occupation des places. Et si le Gouvernement lui-même exerce les droits du peuple, ce n’est qu’au nom de la Loi qu’il les exerce. Je puis donc, je dois même avoir la confiance qu’en me nommant à la place de Maire, il ne fait que sanctionner vos vœux ; et si j’ai été longtemps à accepter sa nomination, c’est autant par respect pour ses décisions qui paraissaient mettre de l’incompatibilité entre les nouvelles fonctions qu’il me confie et celles que je remplis depuis plusieurs années au Conseil de l’arrondissement, que par égard pour vous, Messieurs, à qui j’aurais désiré un magistrat consommé dans les connaissances administratives et judiciaires, que je suis loin de posséder et que je crois nécessaires à la bonne gestion d’une commune. Mais le Gouvernement, qui a pesé toutes mes questions, et levé tous les obstacles, ayant décidé que je pouvais cumuler toutes les fonctions dont il me charge, je me rends à ses désirs,  persuadé que son choix vous est agréable.

Vous ne trouverez pas en moi les talents, les connaissances agricoles et locales que possédait le magistrat que je suis appelé à remplacer. Sa robuste santé vous promettait de jouir longtemps encore des soins  qu’il donnait journellement aux affaires de cette commune. Depuis un temps considérable, sa vie toute entière y était consacrée; et tout à coup, la Providence trancha le fil de ses jours au moment où nous ne nous y attendions pas. Sa mort plongea cette commune dans le deuil, sa famille dans la consternation. Qu’il me soit permis de payer à sa mémoire ce juste tribut de ma reconnaissance, et celle de cette commune, dont je me plais à être en ce moment l’organe.

Je ne puis vous promettre de vous donner tout mon temps, comme faisait M. Goujon, mon prédécesseur, les autres affaires publiques dont je suis chargé et mes affaires personnelles ne me le permettraient pas. Je m’arrangerai cependant de manière à concilier tous les intérêts, en fixant certains jours et certaines heures par semaine, où les personnes qui auront quelques affaires concernant la mairie, me trouveront à la maison commune, ou avec M. Gouffé, mon adjoint, lorsque je ne pourrai m’y rendre. J’aurai soin de vous donner avis de ces jours et de ces heures que je me propose de consacrer au service public.

Ce ne sont pas seulement les affaires administratives de cette commune qui me sont confiées : la Police, qui, tout à la fois, appartient à l’administration et à l’ordre judiciaire, est également confiée à ma surveillance. Tout le monde a des droits au maintien de la tranquillité publique. Le magistrat qui en est spécialement chargé doit veiller essentiellement à ce que le bon ordre règne; à ce que les propriétés soient conservées intactes; à ce que le silence de la nuit ne soit troublé par qui que ce soit; à ce qu’enfin, la sécurité commune soit le résultat de la tranquillité individuelle.

Afin de remplir les devoirs en cette partie, j’aurai soin de renouveler les ordonnances qui peuvent être tombées en désuétude, et d’en faire de nouvelles même, s’il est nécessaire, pour le bonheur général, à l’exécution desquelles je tiendrai la main exactement.

Enfin, Messieurs, je dois vous dire que le Gouvernement veut la mise en usage du nouveau système de poids et mesures. Cette partie essentielle de l’ordre public est confiée à ma surveillance. J’aime à croire que chacun, en s’empressant de se conformer à ce nouvel ordre de choses, m’évitera les désagréments inséparables des poursuites que je serais forcé de diriger contre les contrevenants.

Une autre fonction, que je dois aussi exercer, est celle de président de la commission administrative de la Charité. Je sens qu’il me sera bien doux de concourir avec MM. les administrateurs au soulagement du pauvre, quoique je sache que le revenu de la Charité soit bien faible ; mais je sais aussi que les habitants de cette commune ont reçu de la Divinité, dont ils sont les images, un cœur compatissant, une âme bienfaisante ; et je me confie à la bonté de Dieu pour leur donner les moyens et la volonté de verser abondamment leur superflu dans le sein des pauvres, de partager même leur nécessaire avec eux, de manière à mettre la commission administrative en état de soulager la vieillesse infirme, l’enfance délaissée, et l’indigence abandonnée.

Des fonctions si multipliées qui renaissent sous tant de formes différentes ont de quoi effrayer ma faiblesse. Mais je me rassure en voyant le conseil dont je suis environné. Oui, Messieurs, vous me serez un puissant aide dans toutes les affaires de cette commune. Je me ferai toujours un devoir de déférer à vos observations et d’exécuter vos arrêtés.

Depuis la création des conseils municipaux, nous avons travaillé de concert à régler ce qui concerne les revenus et les dépenses communes. Aujourd’hui que je suis appelé à gérer en chef ces mêmes affaires, mon devoir sera de me renfermer dans le cercle que vos délibérations m’auront tracé, en même temps que mon zèle  pour le bien général me fera chercher à accroître le revenu commun par tous les moyens possibles afin de vous mettre à même d’ordonner dans vos sessions annuelles toutes les améliorations que vous jugerez nécessaires à l’utilité des habitants de cette commune.

Et vous, Monsieur l’adjoint aux fonctions de Maire, vous qui êtes appelé par la loi à me suppléer au besoin, vous qui êtes chargé d’exercer toutes mes fonctions en mon absence, et de partager ainsi le poids du fardeau qui m’est imposé, recevez le tribut de ma reconnaissance pour les fonctions que vous voudrez bien continuer d’exercer en second, lorsque vous eussiez dû être appelé à les exercer en chef. Je vous avoue bien sincèrement que j’aurais ressenti plus de plaisir à marcher à votre suite que de vous précéder. Mais si votre modestie cause mon élévation, j’espère du moins que du concert de notre administration commune résultera le bien général. Daigne le Ciel maintenir entre nous ce concert et cette union qui sera notre force, pour nous opposer au mal et nous facilitera les voies pour faire tout le bien que les habitants de cette commune attendent de nous.

Mais le bien ne peut s’opérer qu’avec l’assistance du Dieu vivant qui du haut du ciel verse ses bienfaits sur tous les hommes qui peuplent ce vaste univers. C’est pourquoi j’ai désiré, qu’avant de commencer l’exercice des fonctions qui me sont confiées, les lumières de l’Esprit Saint soient invoquées sur ma nouvelle administration. C’est Lui seul qui donne aux hommes en place ce qui leur est nécessaire pour bien remplir leurs devoirs. Il est le Dieu saint et fort ; et plus je suis faible, plus j’ai besoin d’être fortifié par Lui. Il distribue le don de sagesse et celui d’intelligence à celui qui lui plait. Vous êtes donc intéressés, Messieurs, à ce qu’Il daigne dans sa miséricorde me combler de ces dons, parce que sans eux, je ne puis rien faire de bien, ni d’utile pour moi, ni pour les autres.

Demandez donc pour moi, Messieurs, je vous en conjure, toutes les grâces dont j’ai un si pressant besoin. Unissez vos prières à celles de M. le Desservant chargé de présenter au trône des miséricordes les demandes du peuple confié à sa vigilance. Son zèle pour le succès de mon ministère lui a fait annoncer à ses paroissiens, dès dimanche dernier, qu’il implorerait aujourd’hui les lumières de l’Esprit Saint, en commençant le Saint sacrifice qu’il va offrir à l’Éternel par l’hymne Veni Creator.

Qu’il me soit permis, Monsieur le Desservant, vous qui êtes établi Ministre du saint autel de mon Dieu, de compter sur le secours du Ministère pastoral que vous exercez dans cette paroisse. Les magistrats qui exigent l’obéissance aux lois ne commandent qu’au for extérieur.

Mais vous, Monsieur le Desservant, vous obtenez par la persuasion, l’adhésion intérieure. C’est celle-là seule qui constitue le bon citoyen, le vrai observateur des lois, le sincère ami de son pays. Le Gouvernement n’est jamais plus sûr de la fidélité du Peuple que quand il est réellement de corps et d’esprit religieux, observateur des lois de Dieu qui lui imposent l’obligation d’observer exactement celles du Prince qui le gouverne.

Votre ministère est un ministère de sainteté, de persuasion, de paix et de consolation. Le mien sera quelquefois un ministère de peine et d’affliction pour plusieurs. C’est alors que votre concours me sera d’autant plus nécessaire que votre charité pastorale appliquera le baume consolateur de la religion qui adoucit les amertumes et les chagrins irréparables de la vie.

Actuellement, Messieurs, je dois donner au Gouvernement une garantie de la fidélité à remplir les devoirs qu’il m’impose. Fort de votre concours, à me faciliter tous les moyens de faire le bien, je vais, en me conformant aux constitutions de l’Empire qui ordonnent à tout fonctionnaire public de prêter serment avant de commencer l’exercice des fonctions qui lui sont confiées, remplir les dispositions de la loi du 28 floréal An 12.

En prêtant ce serment, entre les mains de M. l’adjoint aux fonctions de Maire, en votre présence et en celle des membres de toutes les autorités constituées et des habitants de cette commune, je jure obéissance aux constitutions de l’Empire et fidélité à l’Empereur.

Pierre Victor Auguste MORILLON.

Présentation

Le discours tenu par Pierre Victor Auguste MORILLON lors de son installation au poste de maire est unique, tant par sa longueur (148 lignes sur 3 pages) que par son style.

Maîtrisant très bien la langue française, M. Morillon en use pour produire un discours où s’associent les mises en garde, les appels au civisme ronflants, les flatteries et, aussi, les invocations religieuses assez peu républicaines. Mais il n’en reste pas moins lucide sur les difficultés de sa fonction, sachant qu’il lui faudra quelquefois prendre des décisions impopulaires et que sa politique ne fera jamais l’unanimité.

Mais ce qui nous paraît à nous, en 2016, relever de l’exagération verbale, fut peut-être perçu très différemment,  il y a 211 ans, par les auditeurs de M. Morillon.

Prenons donc ce discours pour ce qu’il est aujourd’hui : une « perle », une « pépite » historique exhumée qui nous permet, un temps de nous plonger dans les préoccupations et les espoirs d’un maire de cette époque.

Pierre-Victor-Auguste MORILLON (28 février 1757, Villiers-le-Bel - 6 février 1839, Paris)

Négociant et propriétaire foncier à Villiers-le-Bel,  il fut aussi commandant du bataillon beauvillésois de la garde nationale, administrateur du département de Seine-et-Oise, conseiller de l'arrondissement de Pontoise, et maire de Villiers-le-Bel.

Il est nommé maire le 13 juillet 1806, succédant à M. Goujon, et exerce son mandat jusqu’au 16 mai 1813. Villiers-le-Bel est alors un assez gros bourg rural de la Plaine de France, comptant environ 1325 habitants vivant essentiellement d’activités à caractère agricole.

Le 13 mai 1815, P. Morillon est nommé représentant à la Chambre des Cent-Jours, par l'arrondissement de Pontoise. Son mandat prendra fin 2 mois plus tard, le 13 juillet 1815. L’Empire a disparu, et la Restauration lui a succédé.

* La Chambre des Représentants fut une assemblée parlementaire mise en place lors des Cent-Jours par Napoléon Ier dans l'acte additionnel aux constitutions de l'Empire.

Le contexte historique

L’Empire français (18 mai 1804 - 7 juillet 1815), appelé plus tard « Premier Empire », est l’un des acteurs militaires et politiques les plus puissants et agressifs de son temps. Il naît véritablement le 18 mai 1804, quand le Sénat proclame Napoléon Bonaparte « Empereur des Français ». Le 2 décembre 1804, Pie VII le sacre Empereur, à Notre-Dame de Paris.

En 1806, l’Empire continue de s’étendre ; les victoires d’Ulm (19 octobre 1805), d’Austerlitz (2 décembre 1805) et la création (12 juillet 1806) de la Confédération du Rhin, dont Napoléon est le protecteur, ont renforcé la puissance de l’Empire et le prestige de l’empereur.

L’Empire atteindra son apogée en 1812, puis déclinera, et prendra fin le 7 juillet 1815.

Malgré des dépenses militaires colossales, la situation économique et sociale de la France restera à peu près stable durant toute cette période, et ce tant dans les villes que dans les campagnes.

Le contexte législatif et administratif

Dès qu’il accède au pouvoir, Napoléon entreprend de réformer institutions et administrations, essayant de renforcer leur efficacité et leur pouvoir.

Son œuvre d’organisateur et de réformateur, si elle très loin d’être parfaite (Instauration d’un Code civil privant les femmes de tous leurs droits, rétablissement de l’esclavage et d’une aristocratie héréditaire d’Empire, régime autoritaire et policier…) transforme profondément la société française ; son influence s’étendra même au-delà des frontières de l’Empire.

En quelques années seulement sont élaborés et créés pas moins de cinq codes législatifs (Code civil, Code de procédure civile, Code du commerce, Code pénal, Code d’instruction criminelle), la Banque de France, les chambres de commerce, les cours d’appel, la Cour de cassation, l’organisation et la mise en place du cadastre sur tout le territoire français, création du Consistoire israélite, etc. Âgées de plus de deux cents ans, toutes ces  institutions ont évolué au fil du temps, et constituent toujours quelques-uns des piliers (judiciaires, réglementaires, législatifs) de notre société.

Le contexte religieux

À plusieurs reprises, P. Morillon invoque Dieu et recourt à des formules religieuses qui peuvent surprendre de la part d’un maire. Il compte sur le soutien du prieur/curé et de l’Esprit Saint ! pour l’assister dans sa tâche de maire. Il déclare aussi ouvertement son attachement à la royauté et à l’église catholique. Il semblait considérer cette dernière comme garante et gardienne de l’institution monarchique. D’ailleurs, la phrase « Le Gouvernement n’est jamais plus sûr de la fidélité du Peuple que quand il est réellement de corps et d’esprit religieux, observateur des lois de Dieu qui lui imposent l’obligation d’observer exactement celles du Prince qui le gouverne » ne laisse place à aucune ambiguïté sur ce sujet.
Il n’en fut pas toujours ainsi. Lors de la Période révolutionnaire, le 29 brumaire an II (19 novembre 1794), tous les insignes et meubles religieux (croix, sculptures, etc.) furent bannis de l’espace public beauvillésois.*  Puis, toutes les manifestations à caractère religieux furent limitées** aux seuls lieux de culte. Ainsi, mariages et enterrements devaient conserver un caractère strictement civil dans l’espace public.

* RD 30-04-1793 au 12 messidor an II, délibération n°57 du 29 brumaire an II, folio 94 v°
** idem, folios 116 v° et 117 r°, acte n°71

Notons que nulle part dans les registres de délibérations il n’est fait mention de la condamnation d’un prêtre de la paroisse de Villiers-le-Bel. Les élus beauvillésois, plutôt tolérants, autorisèrent les catholiques à pratiquer leur culte* dans l’église saint Didier, rebaptisée officiellement, le 14 février 1794, « Temple de la Raison ».**
* RD 30-04-1793 au 12 messidor an II, délibération n° 81 du 23 pluviôse an II (11 février 1794), folio 131 v°
** idem, délibération n° 83 du 26 pluviôse an II (14 février 1794), folio 132 v°

Le 15 juillet 1801, Napoléon Bonaparte et le pape Pie VII signent le Concordat. Cet accord scelle la réconciliation entre l’État et l’Église. Il reconnaît le catholicisme non plus comme religion d’État, mais comme la religion « de la majorité des Français ». Tous les représentants de l’Église catholique (ainsi que ceux des autres cultes : églises réformées, culte israélite…) sont considérés comme des desservants au service du peuple français, presque comme des fonctionnaires. De fait, ils perçoivent un traitement de la part de l’État, mais se voient alors  soumis sans vraiment de discussion possible aux décisions du Premier Consul et de l’administration. Le principe de laïcité n’est pas remis en cause, mais en quelque sorte « aménagé ». L’Église -et surtout la Curie Romaine- se retrouve enfin démunie de toute possibilité d’intervenir officiellement dans la conduite du gouvernement de la France.
Cet accord, objet de vives critiques de la part d’anciens révolutionnaires, est pourtant accueilli avec soulagement, surtout en milieu rural. Car il contribue à atténuer les querelles et micro-conflits à caractère religieux, souvent meurtriers, qui minent et divisent la France depuis la Révolution. En somme, il participe, dans une certaine mesure, au retour d’une paix civile toujours fragile et menacée.

*Toutefois, notre pays ne serait pas ce qu’il est si le Concordat avait emporté finalement l’adhésion de tous les Français. En Poitou, une communauté dissidente, la «Petite Église» est fondée, et coupe rapidement tous liens avec l’Église concordataire. De nos jours, cette micro-communauté compte encore quelques centaines de fidèles.
Le Concordat disparaît définitivement* le 9 décembre 1905, lorsqu’est votée la loi de séparation de l’État et de l’Église, sur proposition du député socialiste Aristide Briand. C’en est alors bien fini de « la France, fille aînée de l’Église »**.

*Presque fini ! En effet le Concordat est toujours en vigueur dans les trois départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle, car en 1905 ils étaient toujours sous domination allemande lorsqu'a été votée la loi de séparation.

** Cette formule fut utilisée pour la première fois le 14 février 1841, par l’Abbé Lacordaire dans son « Discours sur la vocation de la nation française ».

Glossaire

M. le Desservant
Titre officiel, synonyme de prêtre ou curé.

Nouveau système de poids et mesures
Il s’agit ici du système métrique, institué le 18 germinal an III (7 avril 1795) par la loi " relative aux poids et mesures ". Pourtant, ce système ne commencera d’être véritablement utilisé et appliqué par la population et les institutions qu’à partir du 4 juillet 1837 (Loi Guizot sur l’instruction publique).

Reprendre le timon
Le timon est une longue pièce de bois ou de métal située à l'avant-train d'un véhicule ou d'un instrument agricole et à laquelle on attelle une ou plusieurs bêtes de trait. Au sens figuré, « reprendre le timon » est une formule littéraire et imagée, courante à l’époque, signifiant « reprendre la direction des affaires. »

Ministère
Ce mot, utilisé à plusieurs reprises par P. Morillon, est utilisé ici dans son sens premier, issu du latin ministerium  «fonction de serviteur, service». Qu’il soit public, pastoral, civil, etc., un ministère est une charge « exercée pour le service d’autrui». Nos ministres, mais aussi préfets, hauts-fonctionnaires publics sont quelquefois qualifiés de « [grands] serviteurs de l’État », le plus souvent lors d’une promotion, d’un départ en retraite ou d’un éloge funèbre.